Jacques Préhu 1984

La peinture est un miroir déformant. Nous tentons, avec des chances diverses par des approches plus ou moins assurées ou savantes, de nous prouver que notre existence n’est pas un leurre.Nous y cherchons les rêves que nous n’avons su provoquer -alors que nous les souhaitions- nous en attendons des réponses à ce qui,en nous n’est qu’intuition.

L’imaginaire du peintre- des autres aussi : poètes ou musiciens, architectes ou rêveurs- est décourageant car il nous refoule vers notre ordinaire. C’est une provocation majeure, et Jean-Claude Fédy provoque avec le plus beau calme ! L’homme et l’œuvre. Beau poncif à usage didactique !Expliquer l’une par l’autre c’est s’immiscer dans une aventure qui ne nous regarde pas pour maîtriser, en apparence, du moins, ce qui justement nous regarde : la peinture, proposition d’un dialogue d’homme à œuvre, où la couleur et la forme répondent à elles seules aux questions que nous pouvons leur poser.

La peinture de Fédy m’interroge avant que je la questionne. Ainsi de l’espace. Toujours ces vides,ces grands vides,ces perspectives qui n’en sont pas, le regard dans ces creux de couleurs. La couleur m’apparaît, se veut lisible, mais mon regard s’enfouit dans une profondeur qui n’existe pas.Et si elle n’est pas là,devant moi,sur la toile,elle persiste dans ma mémoire.Fiction ? Non plutôt plages, dunes dont on ne connaît pas l’avers,envers qui se refuse à toute exploration pas à pas, et propose à notre œil, le parcours jusqu’à leur crête.On ne saura jamais ce qui est au-delà, sinon l’inquiétude de ne pas savoir.

Ainsi des signes.Le champ clos de la toile dans lequel se meuvent des errances colorées coordonnées par la rigueur des intentions du peintre ne suffit pas. Fédy y ajoute perfidement, des lignes sages, reposantes,rassurantes,des arcs de cercles, des axes sans symétrie lisible comme si un cristal avait perdu la tête. Il faudrait sans doute plus de temps pour démêler l’affaire : d’un espace à deux dimensions surgissent des traits, des images, des modulations innocentes en apparence, des signes sans signification immédiate qui, cependant, perturbent le peu qu’il y avait de repères dans ces rêves, dans ces profondeurs.

L’organisation de l’espace peut être formaliste : je pense aux musiciens où l’organisation des courbes conduit à l’unité.Tout s’y replie sur soi : la trame des signes s’inscrit dans un parcours graphique qui, des bords du tableau se referme progressivement sur l’objet de la musique.L’instrument entouré de tendresse.Il en est de même des contreforts des arcs-boutants, de la croisée d’ogive qui s’associent, dans une dure compétence de pierre,et le ciel et le mythe.
Mais un autre problème est posé :pourquoi Fédy joue t-il de la séduction/tendresse/rêverie,et de son contraire : géométrie/froideur/rigueur ? Il nous faudrait une intuition pointue pour séparer ce qui tient au métier du peintre et ce qu’il restitue de ses interrogations, de la relativité des signes qu’il propose à nos regards, des perceptions multiples que son œil ( ou son cœur) enregistrent.

Ainsi de la musique. Les volumes sonores sont des mouvances.Ils envahissent les espaces et s’y éteignent.Ils sont des mémoires pleines et floues, comme des bonbons fondus dans la bouche dont l’essence demeure.
Mémoire obscure.
Fédy est musicien (je sombre ici dans ce que je dénonçais !)Mais on comprendra que la musique, petit espace du temps ordonné et construit sur les cordes du violoncelle, s’est infiltrée dans la peinture de Fédy.Elle est présente parce que pleins et vides, signes et surfaces, ombres bleutées et chaleur des ocres sont un parcours entre la voix et le silence, un témoignage qui échappe et à l’une et à l’autre.Graphe.



Jacques Préhu, ,Tanger 1984.