Photographismes POPIER 2010

«Photographismes»


Ne prenez pas l'objet pour ce qu'il est !
Bien sûr, nous croyons nous défier des apparences, comme nous nous méfions des définitions si familières qui ne reflètent que leurs limites... Mais quelle est la réalité de tout ce qui nous entoure ? L'objet le plus banal, n'est-il pas trop grand pour être compris, ou trop petit pour être saisi ?
La vie se cache sous l'usure du temps. Bois pourri, pommes flétries, outils rouillés, cordes déchirées : changez l'échelle de votre regard et vous décèlerez leurs fonctions originelles ! Ecartez les fissures du temps ! Rampez sous les feuilles mortes, creusez sous le sable stérile, grattez la rouille et, comme dans un conte, nain que vous êtes dans une petite bulle irisée qui contient toutes les virtualités du monde, ne découvrez-vous pas l'envers du décor, la source de ce qui nous environne ?

Fédy ne se contente pas de contester la définition des objets qu'il repère et qu'il aime dans ses paysages familiers pour stimuler son imagination.
Sous la poussière glacée ou les toiles perlées d'une araignée, Fédy gomme l'obsolescence des objets : il l'efface dans ses fantasmes généalogiques pour réveiller la force intime des choses à l'époque révolue de leur splendeur. Et dans l'exploration de leur histoire secrète, derrière un carreau cassé, entre les pierres d'un mur écroulé, sous une amphore rongée par le sel, ce qui peut nous paraître une hallucination dans la grisaille habituelle n'est que le fruit de son travail éblouissant de réenchantement du réel, quand son regard sur ce qui est banal rallume le phare des origines et ranime l'énergie primordiale, que ce soit dans du bois desséché qui ne demande qu'à germer, dans un champignon moisi qui ne demande qu'à pousser, ou dans une roue dentée rouillée qui ne demande qu'à cliqueter.

Fédy ne se contente pas de déstructurer les objets pour les reconstruire dans des formes nouvelles. Matérialisé ou non, l'objet se fait passage. Clos ou non, l'espace représenté n'est que passage.
L'objet n'est pas seulement exploré sous prétexte qu'il surprend les sens de l'artiste, mais il étonne l'artiste parce qu'il propose à son nouveau regard sa propre métamorphose. Tout passe et se transforme. Les portes se murent et les murs s'entrouvrent, les volets se dédoublent sur tous les paysages possibles et, si la fenêtre paraît fermée, c'est qu'elle invite à foudroyer le cadre habituel du paysage qu'elle délimite pour précipiter le spectateur de l'autre côté du miroir. Le passage, ce n'est pas la rue : c'est la lézarde de la maison, ce sont les rideaux du décor du mur d'à côté qu'il faut traverser pour découvrir que cet ailleurs où se cache le réel est toujours ici et maintenant, tout près dans le murmure de la nature, dans l'embrasure d'une chatière vermoulue qui semble écraser la détermination d'un bourgeon, dans la répétition d'un escalier qui semble égrener ses marches dans une grimpe sans but, dans les chicanes d'une ruelle tortueuse qui semblent entraver le chemin du rêveur, dans la torpeur d'une venelle déserte qui semble aspirer la moindre silhouette rassurante.

On traverse la vie comme on erre entre les vivants et les choses. Mais dans cette perception intime, vivants et choses ne semblent disparaître que pour promettre leur renaissance dans des échanges alchimiques entre la terre et l'eau, l'air et le feu.
Le minéral se liquéfie quand le liquide se fige. Les constructions fondent et s'écoulent quand les flux coagulent et que l'eau devient solide. L'humain se pétrifie quand la statue s'envole, les habitations s'ensablent quand le désert s'anime, les roches s'enfument quand les vents se fossilisent. Mais minérale, liquide ou vaporeuse, la matière change et se sublime en ondes iridescentes que le feu chtonien des origines diffracte en autant de flammes étincelantes qu'en aurores boréales. Et tout se met à resplendir d'une vie nouvelle, emporté dans les flots de la création qui, dans une géométrie joyeuse, courbent ou redressent toutes ces choses que l'on croyait connaître et dont la réalité plastique était ailleurs.

Du cercle de ses songes Fédy ne joue pas au démiurge mais réorganise tous les carrés du réel dont il redresse, multiplie ou chantourne les angles et les côtés.
De l'énigmatique topologie des reflets diaprés sur l'eau il brode avec finesse la dentelle exacte d'une fenêtre gothique. Du maillage régulier d'un filet il coupe puis tord les lignes droites qu'il étire en cordes ou archet d'un violoncelle. Des spirales qui fragmentent la lumière en damier inégal il compose l'alternance régulière des touches d'un piano. D'une sphère transparente il arc-boute une ogive sur la pierre qui résonne ou empile les étages sous le bourdon d'un clocher. D'une nuée ardente il dresse des tuyaux d'orgue ou forge le serpentin d'un cor.
Fédy transforme ainsi plusieurs photographies du même objet qu'il observe avec gourmandise ; puis il leur superpose quelques clichés sans lien logique attendu. Mais si c'est pour le plaisir évident de maîtriser ses techniques qu'il crée ainsi de nouvelles images, c'est surtout pour répondre à la musique originelle secrète qu'il entend seul, dans une flaque étale ou sur des vagues instables, dans la forêt profonde ou sur les toits d'une ville, dans les nuages du soir ou du matin quand le ciel hésite entre jour et nuit , quand la pénombre chante la nuit et que la brume sonne le matin, quand le temps arrêté sur l'accord secret des choses dilue formes et couleurs, quand la lumière en sourdine quitte notre monde sur un tapis volant jaspé pour entonner sur la Terre entière la clameur des origines, comme si la partition première de la musique des sphères s'égouttait de la fusion des couleurs de l'arc-en-ciel pour prendre son envol.

Seul dans sa maisonnette comme isolé sur sa planète, lové sur le centre de son univers familier, Fédy détache son esprit de ce qu'il croit connaître. Il rompt l'équilibre apparent de l'Espace et de la Matière qui dans le chant du monde ne font plus qu'un. Il n'écoute que ses sens qui reçoivent en échos dissonants et couleurs éclatées l'hymne sidéral de la polyphonie originelle, ce son primal, ce rythme vital essentiel dont l'artiste dans chaque tableau essaie de saisir la consonance sous cette forme récurrente sphérique lumineuse ... Lune de la fin des temps ou Soleil du commencement ?

Une ancolie givrée sous les cristaux de l'hiver lance notre appel dans le vide de l'espace au tout premier éclair du monde, et la girouette cherche obstinée dans le spectre solaire à orienter notre quête. Sommes-nous ces papillons qui naissent de l'impermanence des ondes chatoyantes ? Sommes-nous ces bulles diaprées, qu'illuminent tant de promesses secrètes, qui scintillent comme des phylactères muets dans le labyrinthe obscur des formes et des volumes ?



Jacques Popier

Annecy, 11-2010